Avant-propos.
Par le terme
"cuisine", nous entendons en général
la préparation des mets. Cet art remonte à la plus haute antiquité.
Rome mangea mieux qu'Athènes, ses premiers cuisiniers furent grecs mais
c'est vers la fin de la République, sous Sylla, Lucullus, César
que sa cuisine atteignit toute sa délicatesse.Ensuite les invasions barbares
firent disparaître la civilisation antique. Ce sont les cités italiennes
qui ressuscitèrent l'art de la table; Rome eut, après ses
"gourmands
païens", ses
"gourmands chrétiens"; Léonard
de Vinci, Tintoret, Véronèse. Avec la Renaissance, cet art déborde
sur la France. Le luxe de la table passa en France avec Catherine de Médicis,
et alla toujours en augmentant. Les nappes ne firent leur apparition que vers
le XIIIème siècle, et seulement chez les têtes couronnées,
les serviettes sous le règne de Charles VII, la cuiller et la fourchette
n'apparurent en France qu'au XVIème siècle et ne devinrent d'un
usage courant qu'au XVIIIème siècle. La cuisine alla en s'améliorant;
celle de Louis XIV fut soignée, assez belle, et c'est à la table
des Condé qu'on commença à réaliser le degré
de perfection et de délicatesse auquel elle pouvait arriver.
"La
Régence fut l'époque charmante de la France; pendant sept ou huit
ans on vécut pour boire, aimer, manger". Ce fut au Régent
Philippe d'Orléans, à ses petits soupers, aux cuisiniers qu'il forma,
que nous devons l'excellente cuisine du 18ème siècle. Cette cuisine,
tout à la fois savante et simple, eut un développement rapide et
inattendu, et
"l'art de la conversation française trouva de minuit
à une heure du matin, entre la poire et le fromage, sa perfection à
table. Les grandes questions sociales furent reprises à table avec raison,
lumière et profondeur par Montesquieu, Diderot, d'Alembert, Helvétius,
Voltaire..." Plus tard, la cuisine atteignit des sommets de raffinement
encore inégalés aujourd'hui. On raconte que Louis XVIII épuisait
les mystères du luxe le plus recherché. Ainsi, les côtelettes
ne se cuisaient pas simplement sur le gril, mais entre deux autres côtelettes.
On laissait au convive le soin d'ouvrir lui-même cette merveilleuse cassolette,
d'où s'échappait le parfum le plus capiteux. Les ortolans étaient
cuits dans le ventre de perdreaux capitonnés de truffes, de sorte que le
Roi hésitait quelquefois entre l'oiseau délicat et le légume
parfumé. Affreux dilemme!
Les esprits célèbres du siècle appelé
"des
lumières", séjournèrent longuement au château
de Cirey-sur-Blaise, nous l'avons évoqué dans un article précédent
c'est à la
"cuisine" de cette demeure, aussi bien la pièce
que les mets, que nous nous attachons aujourd'hui.
Le coeur de la maison.
En demi sous-sol, cachée à la vue, cette partie du château
est le nerf, le coeur, la vie, des pièces d'habitation qui la dominent
et paraissent l'ignorer. Immense, toujours peuplée, chaude, bruissante,
elle nous apprend bien des choses sur les aristocrates et intellectuels hautains,
leurs compagnes élégantes et séduisantes, qui parcourent
les longs couloirs, salons en enfilade, et chambres glacées répartis
dans les étages supérieurs. La cuisine de Cirey, demeurée
pratiquement dans son état d'origine, subit actuellement quelques travaux
de restauration, qui lui permettront sous peu d'être ouverte à la
visite et admirée comme il convient.
"Cette cuisine est un monde, dont la cheminée est le soleil".
Cirey est construit sur la motte de l'ancienne forteresse féodale. On accède
à sa cuisine par le même escalier de pierre qui, partant de l'entrée
d'honneur, conduit aussi bien aux étage nobles, qu'aux sous-sol et caves.
Il débouche sur la cuisine, pièce vaste et haute, qui possède
porte et fenêtres discrètes dans la façade donnant sur la
Blaise. Cette disposition permettait l'accès direct, aisé, et caché
à la vue, des charettes de provisions, paniers de fruits, légumes,
et fleurs.
Car qui dit
"cuisine", dit potager, verger, basse-cour, ferme...on
vit en autarcie. Tout, absolument tout, provient des terres et fermes du domaine.
Le blé est récolté, conduit au moulin, les sacs de farine
entreposés dans les vastes greniers des communs. Le four immense est
creusé dans le mur de l'énorme cheminée dont la hotte longe
tout le côté de la pièce. Chaque jour, plusieurs fournées
de pains dorés, croustillants, émergent, parfumant l'air ambiant.
Ce sont les "couronnes" que nous avons encore connues, elles sont
empilées, pour ne pas encombrer, sur un bâton fiché dans
un socle.
Autour de la pièce, plusieurs
"potagers"; tables en
maçonnerie, à hauteur d'appui, dans lesquels sont scellés
des réchauds en fonte qui ne fonctionnent qu'au charbon de bois. On y
garde les plats et préparations diverses au chaud, on y cuit doucement,
braise, mitonne, et réchauffe.
L'artère est au centre.
Si la cheminée est
"le soleil", l'artère, en
fin de compte, c'est la table. Elle trône majestueusement au centre. Elle
est le départ et l'aboutissement de toutes les préparations, sans
elle, rien n'est possible. Longue, lourde, solide; toutefois étroite:
50 à 60cm de large. On doit pouvoir y travailler à l'aise, mais
également tourner autour facilement; il est indispensable qu'elle n'encombre
ni ne gêne. On la retrouvait, identique, dans la plupart des salles des
exploitations de nos grands-parents. Le plateau est en chêne épais
de 6 à 8 cm. On y coupe, taille, tranche,hache sur de lourds plateaux
en bois. Elle est rarement nette et rangée, des plats, des monceaux de
lègumes, des quartiers de viande, des corbeilles d'oeufs, du sucre de
canne, des pots de miel...attendent d'être utilisés pour le prochain
repas.
La cuisine est rarement en ordre; elle offre davantage l'aspect d'une bataille
en cours que celui d'un hâvre paisible. Poissons divers; carpes, brochets,
anguilles et truites de la Blaise, jonchent le sol. Une des plus belles pièces,
un brochet de 18 kgs, trône empaillé au-dessus de la cheminée.
Sur les crémaillères de l'âtre, trois broches sont souvent
suspendues.Au-dessous se trouve la lèche-frite prête à recueillir
les graisses frémissantes ou la marmite au contenu bouillonnant. Des
paniers de légumes de saison sont répandus un peu partout: choux,
carottes, épinards, petits pois....Fichés dans le mur, des clous
épais, martelés à la main, prodigieusement longs, portent
des grappes de volailles, des couples de lièvres et de lapins, attendant
d'être plumées ou dépouillés. Au plafond en briques
et pierres de pur style Louis XIII, sont fichés des anneaux ou des crochets.
Face à une haute fenêtre presque toujours entre-baillée,
se trouve une roue en bois où sont suspendus pièces de viande
fumée, jambons, saucisses de toutes sortes, que l'on abaisse ou remonte
à l'aide d'une longue corde et d'une poulie.
"Parmi les choses
innombrables qui pendent au plafond, j'en ai admiré une surtout, (...)
c'est une cage où dormait un petit oiseau. Cet oiseau m'a paru être
le plus admirable emblême de la confiance. Cet antre, cette cuisine effrayante
est jour et nuit pleine de vacarme, l'oiseau dort. On a beau faire rage autour
de lui, les hommes jurent, les femmes querellent, les enfants crient, les chiens
aboient, les chats miaulent, le couperet cogne, la lèchefrite piaille,
le tourne-broche grince, la petite boule de plume ne bouge pas. Dieu est adorable,
il donne la foi aux petits oiseaux".
Le prochain repas.
En fait, il n'y a jamais de
"prochain repas"; ceux-ci se succèdent
tout au long de la journée, s'enchaînent, s'alternent, s'enmmêlent.
Soupe des domestiques au petit matin, nombreux; trente ou quarante à
Brienne-le-Château chez les Loménie, probablement une vingtaine
à Cirey. Cette soupe est fortement trempée d'épaisses tranches
de pain, réconfortant indispensable avant d'affronter la tâche
qui consiste à allumer les feux dans les trente cheminées du château.
On y brûle quotidiennement trois stères de bois, et il en faudrait
bien plus. En fait, la cuisine est la seule pièce vraiment chaude de
la demeure. En hiver, on empile des sections de troncs d'arbres dans le foyer
et on fait un feu d'enfer. Avec les vapeurs des marmites de soupes, de légumes,
celles de la fumée des chandelles, l'air est épais, moite, opaque,
ressemblant davantage à un brouillard londonien qu'à l'air pur
de nos campagnes.Vient ensuite l'heure des en-cas matinaux des divers hôtes
hébergés par la marquise du Châtelet et son ami de coeur;
Voltaire. Chocolat pour elle, délicieux, épais, qui passa les
Pyrénées avec Anne d'Autriche, femme de Louis XIII, la première
à l'importer en France grâce...aux moines français à
qui leurs confrères espagnols en envoyaient comme cadeau. Emilie du Châtelet
en raffole, est très exigeante quand à sa préparation:
"Boisson de chocolat. Mettez dans une chocolatière une tasse de
lait par trois cuillerées à bouche de chocolat râpé,
faites bouillir le lait avant d'y mélanger le chocolat. Vous remuez ce
mélange. Quand le choocolat est fondu et incorporé avec le lait,
laissez reposer dans un endroit chaud pendant environ un quart d'heure; remuez
fortement et versez dans des tasses lorsqu'elle est bien mousseuse". La
Marquise n'aime rien tant, elle est affreusement gourmande malgré une
certaine austérité de vie et ses penchants intellectuels, que
de tremper de la brioche fraîche et encore chaude dans la tasse en fine
porcelaine de Sèvres. Voltaire préfère le café du
petit matin, ce "diamant" qui, prétend-il, aiguise son esprit
et le rend vif comme une chèvre. Un derviche avait observé que
les chèvres du Yémen qui mangeaient les baies d'une plante poussant
dans cette région étaient plus joyeuses, plus vives et plus gaies,que
les autres. Il grilla ces baies, les moulut, les fit infuser et...découvrit
le café! La cuisine embaume de ces parfums mêlés qui montent
jusqu'au haut plafond, et tournent autour du pillier central massif et, curieusement,
creusé d'une ouverture.On y voit toujours la date de fondation du château
actuel: 1643, et les armes du Châtelet, impitoyablement martelées
à la Révolution par les sans-culottes du voisinage venus piller
la demeure après la mort sur l'échafaud du fils de la Marquise
et de son épouse.
Un petit fond subsiste quelquefois dans la chocolatière de la Marquise,
délicat récipient en argent massif au poinçon de Paris. Une
ouverture au centre du couvercle permet de fouetter le breuvage à l'aide
d'un bâtonnet de buis, avant de le verser, bien mousseux selon la coutume.
Les soubrettes, jeunes filles du village de Cirey, se partagent le reste exquis
avec bonheur. Elles sont si jeunes, cette saveur étrange et inconnue leur
parait délicieuse!
Les valets, les cochers, les palefreniers, entrent, sortent, boivent un vin
chaud en hiver, une bolée de cidre frais pendant la saison chaude, avalent
sur le pouce du pain, du fromage, une tranche de pâté en croûte,
un bol de soupe. La matinée est rude: il faut panser, nourrir, préparer
les chevaux. Les excursions, les visites, la chasse en saison, la promenade
l'été. Il est impératif de devancer les désirs,
deviner, être prêt. Voltaire aime la chasse, il part souvent, fusil
sur l'épaule. Mme du Châtelet le suit, le long de la jolie vallée
de la Blaise, montée sur sa jument
"Hirondelle".
En même temps, les filles de cuisine plument les volailles, râpent
le lard, battent les oeufs, pétrissent les gâteaux, les tartes.
Les invités sont souvent nombreux, toujours exigeants et raffinés.
Les mets se doivent d'être délicats, élaborés, disons
même :
"parfaits". Les nourritures les plus banales;
oeufs à la coque, brouillés, en omelettes, doivent susciter des
cris de ravissement et d'admiration. Oeufs du jour, crème la plus fraîche,
sucre de canne, miel de l'apier, entrent dans la préparation des plats
sucrés. Voltaire en personne ne dédaigne pas de faire un tour
au sous-sol, soulever un couvercle, humer un parfum, goûter une sauce
ou un potage. Ses contemporains sont délicats, fastidieux: le plus simple,
parfaitement éxécuté, voilà l'exigence.
Quelques recettes...
Nous ne pouvons assurer que les recettes suivantes ont bien été
dégustées par Voltaire et Emilie du Châtelet, mais étant
donné leur ancienneté et leur renommée, nous nous plaisons
à le croire. Certains mets que nous consommons distraitement sont véritablement
des
"monuments historiques".Ainsi les
"beignets".
Ce terme a pour origine un mot celte qui signifie
"enflure"
ou
"tumeur", c'est aux Croisades que nos ancêtres ont
fait connaissance de ce met délicieux. Le Sire de Joinville nous apprend
qu'en rendant la liberté à St Louis, les Sarrasins lui présentèrent
des beignets. Chez les Romains, Mécène traitait somptueusement
ses invités avec de l'ânon mariné. Au XVIème siècle,
le chancelier Duprat , grand amateur de cette viande, faisait élever
et engraisser des ânons. Il est rapporté que ses amis s'en régalaient
et que ce plat exquis fut à la mode pendant quelque temps. M. de Jarente,
ministre d'état de Louis XV, aurait légué à son
neveu la recette suivante:
"Asperges à la Pompadour. Choisissez
trois bottes d'asperges blanches avec le bout violet. Parez, lavez et cuisez
en plongeant dans l'eau bouillante. Tranchez les ensuite en les coupant en biais
du côté de la pointe, à la longueur du petit doigt. Laissez
de côté le reste des tiges. Mettez les morceaux de choix dans une
serviette chaude, afin de les égoutter en les maintenant chaudement.
Confectionnez leur sauce. Videz un moyen pot de beure de Vanvre ou de la Prévalais
en prenant le contenu par cuillerées et en le mettant dans une casserole
d'argent; joignez y quelques grains de sel avec une forte pincée de macis
en poudre, une forte cuillerée de fleur de farine d'épeautre,
et de plus de deux beaux jaunes d'oeufs bien délayés avec quatre
cuillerées de suc de verjus muscat.. Faites cuire la dite sauce au bain-marie,
en évitant de l'alourdir en lui laissant prendre trop d'épaisseur;
mettez vos morceaux d'asperges tranchés dans la dite sauce, et servez
le tout ensemble en casserole couverte et en extra pour que cet excellent entremets
ne languisse point sur la table et puisse être apprécié
dans toute sa perfection".
Les gâteaux étaient nombreux et réputés, un des plus
anciens est le pain d'épices, dont le meilleur était fabriqué
à Reims en Champagne, depuis les temps les plus reculés. Sous
Louis XII, à la fin du XVème siécle, sa réputation
n'était plus à faire, et celui de Paris ne venait qu'au second
rang. Le dernier Maréchal de Mouchy venait de perdre un de ses beaux-frères,
et était assis dans ses appartements à Versailles, écoutant
gravement les condoléances. Comme il était là depuis son
retour de la messe du Roi et que le dîner approchait, son Maître
d'Hôtel osa interrompre le défilé des visiteurs pour demander
ses ordres au Maréchal. Ce dernier lui répondit d'un ton mêlé
de chagrin et d'impatience:
"Comment osez-vous me faire une question
pareille? Qu'est-ce que vous pouvez me présenter convenablement, sinon
les deux plats d'ancienne étiquette? (...) vous ne pouvez servir devant
moi que des pigeons au gros sel et du pain d'épices!"
Pour terminer, un gâteau d'origine polonaise introduit en France par Stanislas
Leczinski, beau-père de Louis XV, fera partie des traditions de la cour
de Lunéville, puis de celles de la France entière. Sa confection,
inchangée depuis des siècles, est celle de la pâte à
brioche. Chez les descendants du roi Stanislas, on servait toujours ce gâteau
accompagné d'une saucière de vin de Malaga sucré avec une
sixième partie d'eau distillée de Tanésie. Une parente des
Leczinski assure que le véritable baba polonais doit se faire avec de la
farine de seigle et du vin de Hongrie.
Des noix au caramel.
Quelquefois, Florent et Pauline, les enfants de Mme du Châtelet, sont
en résidence avec leur précepteur, Linant, aussi paresseux qu'ignorant,
et en qui Voltaire s'obstine à voir un génie méconnu, personne
ne sait pourquoi. Il faut prévoir en-cas, goûters, petits choux,
mignardises, dragées. Nous pensons que les enfants dévoraient
sans contrainte des noix au caramel, recette très ancienne de notre région,
lêchant avec abandon leurs doigts poissés pour ne pas tacher les
soies délicates des fauteuils de leur mère:
"On coule
du sucre durci en caramel blond dans une sauteuse de cuivre, le verse ensuite
rapidement sur une plaque de marbre graissée", accessoire indispensable
de la pâtisserie,
"et on y régale des cerneaux de noix
épluchés. Le caramel refroidi, on brise grossièrement."
Une note du Dictionnaire de l'Académie Française précise
que
"le caramel est bon pour le rhume".Un peu de jeunesse égaie
la grande demeure dont les escaliers de pierre résonnent plus souvent
sous les talons des Philosophes et Mathématiciens, que des galopades
effrénées d'enfants insouciants.
Lorsque le Marquis du Châtelet est absent, retenu par les devoirs de ses
charges et un mode de vie très séparé de celui de son épouse,
les grands esprits réunis se contentent d'une collation en fin de matinée,
et se retrouvent autour d'un souper abondant le soir. La dite
"collation"
serait pour nous un repas complet, ainsi:
"Croûtes aux morilles,
petites truites de rivière, langues de mouton en surprise, côtelettes
de mouton, épinards, salade, tartes, compotes, fruits confits..."
Lorsque le Marquis du Châtelet est présent, venu chasser avec ses
camarades de régiment et proches voisins, les repas sont servis à
midi et sept heures, pas plus tard; les chasseurs sont affamés. Les nourritures
sont solides et réconfortantes,
"ragoût de cerf, sanglier
aux épices, cochon de lait braisé, culotte de boeuf à la
Gascogne, terrine de bécasses aux truffes, jambon chaud, pâtés
de volaille et jambon, civets de lièvre au sang..." rarement
perdreaux etf faisans, la région, très boisée, est surtout
propice au gros gibier. Mme du Châtelet, Voltaire, et leurs amis, font
la moue, appellent ces agapes des
"repas de cochers" car on
y mange beaucoup, boit de même, et on ne parle que de chasse et d'exploits
militaires. Quel ennui! Notre Marquise baille derrière son éventail
mais subit sans broncher, oblige les hôtes du château à en
faire autant. Elle suit à la lettre le précepte du XVIIIème
siècle qui admet qu'une femme ait un amant, à condition qu'elle
n'en ait qu'un à la fois, et qu'elle soit très gentille avec son
mari. Précepte qui entretenait la paix des familles et évitait
querelles, déboires, et bien des ménages brisés. Dès
le départ de M. du Châtelet, la lourde broche se remettait à
tourner! Oubliés les ragoûts, les plats en sauce, les pâtés
indigestes! Les poulardes grasses, les jeunes oies, les coquelets, les canards
dorent doucement...Le marmiton, tout jeune garçon, veille à modérer
l'ardeur du feu; il s'agit de rôtir, non de brûler. Il fait tourner
la broche régulièrement, cinq secondes, dix, quinze... Les graisses
fondues ruissellent dans l'énorme lèche-frite. Armé d'une
cuiller à long manche, cuiller à pot, l'adolescent recueille les
jus, arrose et ré-arrose: les viandes doivent être cuites à
coeur, moëlleuses, gorgées de sauce, confites dans leurs sucs.
Le petit-fils du duc de Guise.
D'autres jeunes gens font briller la batterie de cuisine en cuivre, aux armes
"du Châtelet" :
"d'or, à la bande de gueules, chargée de trois fleurs
de lys d'argent dans le sens de la bande", ou simplement ornées
d'une couronne de
"Marquis".Il y a là non seulement
marmites, pots à feu, casseroles, daubières, poissonnières,
bassins à blancs d'oeuf et à confitures de toutes tailles et contenances,
mais moules à gâteaux, babas, charlottes, brioches, darioles. Certains
minuscules, individuels. Tous rutilants, brillants, plus beaux que de l'or,
éclairant la grande salle de leur feu rougeoyant. Tous les châteaux
avaient des batteries analogues. Celle du château d'Arc, à Arc-en-Barrois,
appartenant aux Orléans, était frappée d'une couronne fermée
et d'un
"ARC" aussi simple qu'orgueilleux .
Lorsqu'Arc fut vendu, un châtelain de l'Aube racheta toute la batterie de
cuisine. Quelques décennies plus tard, un petit-fils du duc de Guise, en
visite, ramassa distraitement ce qu'il prit pour un cendrier. Stupéfait
devant l'inscription figurant sur le petit moule, il s'écria :
"Mais c'est le château de mon grand-père! Je n'en ai aucun
souvenir!" Faisant clairement comprendre qu'il serait heureux qu'on
lui en fasse hommage. Le propriétaire de l'objet, légitimiste
comme toute la Champagne, lui répondit sereinement:
"Ton grand-père l'a vendu, le mien l'a acheté; il ne fallait
pas vendre!". Incident clos.
Les "annexes".
Revenons à Cirey. Evidemment, il n'y a pas d'eau courante. Un puits d'eau
potable fait face à l'entrée d'honneur, d'autres puits, répartis
dans la propriété servent à emplir les tonnes amenées
en charettes à âne, utilisées pour la cuisine, la vaisselle,
les bains. De grands chaudrons frémissent perpétuellement sur les
lourdes crémaillères encadrant la cheminée monumentale .
Une pièce attenante sert de souille, on y lave les plats salis, conserve
les eaux grasses pour les cochons, dont les jambons délicieux, pendus sous
la hotte, achèvent de se fumer.
Une autre pièce sert de garde-manger; légumes, viandes cuites ou
crues, gardent leur fraîcheur dans cette pièce aux murs épais
et à fenêtres minuscules, ne se réchauffant jamais.
Enfin, indispensable, la glacière. Mais oui, on mangeait des glaces et
des sorbets à Cirey en 1740, et on y buvait frais. La glacière était
une construction en pierre, sorte de petite maison à une pièce,
à demi-enfouie dans la terre. On y descendait par un escalier aux degrés
raides. Pendant les hivers rigoureux de ces régions on cassait, sciait,
la glace des étangs, mares, biefs, on l'entreposait dans la glacière,
isolant le tout avec de la paille. La glace fondait, certes, mais très
lentement, et on avait à disposition, dès les premières chaleurs,
de quoi confectionner des gourmandises aussi délicieuses que rafraîchissantes.
Les caves se trouvent un peu à l'écart de la cuisine, Voûtées,
basses, obscures, datant de la forteresse médiévale. Elles abritaient
les grands crus et le vin pétillant de la région dont un moine célèbre
venait d'améliorer les techniques de fabrication.
Souvenirs évanouis.
Aujourd'hui, la grande salle de la cuisine de Cirey est vide, ses cuisiniers,
ses marmitons, ses soubrettes, se sont enfuis avec leurs daubes, leurs rôtis,
leurs pâtisseries. Disparus, sans doute, mais toutefois vivants par leur
art transmis jusqu'à nous de génération en génération.
Vivants par la puissance d'évocation de cette pièce aux murs de
forteresse, plafond voûté, pilier massif. Fermons les yeux, rêvons,
souvenons-nous de ces femmes, de ces hommes, dont l'existence simple et laborieuse
fut entièrement consacrée à un art bien éloigné
des spéculations intellectuelles des hôtes de la demeure. Bien éloigné
de l'art de Voltaire; écrivain, philosophe, poéte si pur, si complet,
si fécond. Cet art, épine dorsale de la France, et sans lequel Voltaire
n'aurait peut-être pas été aussi prolifique, brillant, enchanteur
:
"L'Art du bien-manger".
Tous droits réservés. "Est Eclair" 1993.
FIN
Sources et Bibliographie sélective
- Archives privées Compiègne.
- Archives privées Tilly.
- "Histoire Ancienne". M. Rollin. 1734. Estienne. Paris.
- "Précis de l'Histoire Universelle" Anquetil. 1807 Maradon.
Paris.
- "Nouveau Dictionnaire Historique"T.I. Le Jay. 1772. Paris.
- "Mémoires du Marquis de Compiègne." 1796. Manuscrit
original. Archives privées.
- "Mémoires de la Comtesse de Loménie de Brienne."
Manuscrit original. Archives privées.
- "Correspondance". Voltaire. (1732-1749). Delangle. Paris. 1829.
- "La Maison Rustique". 1737.
- "Dictionnaire de l'Académie Française." Nouvelle
édition. Joseph Duplain. Lyon. 1776.
- "Encyclopédie". Diderot & d'Alembert. 3ème ed.
1778.
- "Voltaire" M. Auger. 1827.
- "Grand Dictionnaire de Cuisine" Alexandre Dumas. A. Lemerre. Paris.1873.
- "The Romance of Mme du Châtelet and Voltaire"André
Maurel. trad. de Walter Mostyn. 1930.
- "De la réglementation des ouvrages en métaux précieux
depuis le très ancien temps". Louis Carré. Thèse
de la Faculté de Rennes. 15 Juin 1922.
- "Les poinçons de l'Orfèvrerie française du XIVème
siècle jusqu'au début du XIXème siècle"Louis
Carré. L.C. 1928.
Liens :
http://www.pressagny-lorgueilleux.com
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http://www.mylinea.com/villages