Cette fiche est le commentaire d'une chronique relatant l'événement :
Le texte :
" L'an 1422, le mercredi 21 octobre, feste des XI milles vierges, environ 6 heures du matin, le roy Charles VI, que Dieu absoille, trespassa, et que pour ce que on peut promptement faire l'obseque dudit roy Charles, son corps vuide des entrailles et rempli d'espices et d'herbes sentans bon, et puis son corps fut mis en coffre plombé, et gardé en la chapelle de l'hostel de St-Pol, jusques au X de novembre en suivant. Et ce pendant furent chantées messes et le service des trespassés solemnellement en ladite chapelle, chascun jour, par les gens d'esglises et collèges de ladite ville de Paris.
Ce temps durant, les lettres et l'audiencerie de France furent faictes au nom du chancelier et du conseil de France et scellées du seel de la prevosté de Paris, jusques au temps que dit sera cy-apres.
Premierement une lectiere fut faicte a limons, devant et deriere, et lesdits limons furent fourrez et couverts de cuyr ou de drap noir pour moins blesser ceulx qui portoient le corps, car le coffre ou le corps estoit boute avec le plomb et autres choses qui estoient dedans pesoient bien XIIIIc. Ladicte lectiere estoit tellement faite que en passant par les portes de l'hostel de Saint-Pol, de l'esglise de Nostre-Dame et par les rues estroites on la restraignoit, et quant on estoit oultre passe en place large, on la relargissoit. En icelle lectiere fut mis le coffre a tout le corps du roy, et sur ledit coffre on mit une coiste et un coissin et deux draps de lin, un coissin linceulx beaux et deliez ; et par-dessus, en maniere de couverture, ung grant poille de drap d'or sur champ vermeil, borde autour d'ung bort de bleu azur compone de fleurs de liz d'or et de brodure ; et estoit ledit bort large d'environ demi_pie, et ledit poille estoit si large que de chascun coste il tregnoit a terre ou bien pres ; et si estoit ladite lectiere haulte, prez de la haulteur d'ung homme, on ne veoit pas le coffre, car il estoit mussle sous la coiste et ledit poille. Mais sur toutes les choses fut mise l'ymage du roy, la plus propre qu'on la peust faire, à la semblence du Roy, vestu de cote Roial et par-dessus un mantel de mesmes le drap du poille ; et estoit le mantel fourre d'ermines ou de loutres ; les chausses avoit semellees d'un drap de soye azure tisu à fleur de liz ; et ses mains avoit ung gans blans ; et sur sa teste avoit une couronne ; en l'une de ses mains tenoit un ceptre, et en l'aoutre main une verge, comme celle qui fut envoiee du ciel, car au bout avoit en semblance une main qui seigne ou beneist ; et estoient lesdites couronne, ceptre et verge tout d'une matière, en façon d'argent dorée. (…)
Maistres d'ostels, eschansons, pannetiers, fruictiers, varlez de chambre, fourriers, varlez de porte et tous les officiers de l'ostel du roy furent vestus de brunete ; les eschansons, pannetiers et varlez de chambre portoient chascun une torche pesant IV livres, aux torches et sur leurs pointrines et espaules avoient escussons aux armes de France ; et estoient bien deux cents portans lesdites torches. Le corps et la lectiere furent portes par les varlez de porte, car c'est leur droict ; et estoient bien cinquant aux limons d eladite lectiere, qui estoient tous las de la porter et bien souvent les convenoit reposer et mectre la lectiere sur deux grands trecteaux propices qu'on portoit apres. Ainsi fut porte le corps a Nostre-Dame, à l'heure de vespres.
L'ordre des gens fut tel : les ordres mendiens, c'est assavoir Jacobins, Cordeliers, Carmelites et Augustins à belle procession furent les premiers ; les colleges si comme Sainte-Catherine du Val des escolliers, les Mathurins, les Billettes, Sainte-Croix et leurs semblables apres ; les paroisses apres ; les esglises collegiaux si comme Saint-Benoist le bien tourne, Saint-merry le Sepulcre, Saint-Germain-l'Auxerroiz et leurs semblables apres ; les colleges de Nostre-Dame et de la Sainte-Chapelle du Palais apres ; et tous lesdites gens d'esglise, deux à deux, alloient d'un des costez de la rue et les escolliers et suppotz de l'université de Paris alloient de l'autre costé de la Rue. Apres lesdites processions alloient neuf prelaz, que evesques que abbes, revestus en chappes noires et mitres blanches, entre lesquelx estoit le patriarche de Constantinople, lors administrateur de l'evesche de Paris, lequel fist l'office. Le Prevost de Paris aloit entre les prelats et le corps, devant la lectiere, une verge en sa main. Les chambellans du roy, varlez trenchans et escuiers d'escuierie et les maistres d'ostel aloient entre le prevost et la lectiere. Les quatre presidens de parlement, vestus de leurs manteaulx vermeils fourrez de menu vair, tenoient les quatre cornes du poile et les seineurs et les greffiers de parlement et aussi les quatre notaires de ladite court entour la lectiere d'ung couste et d'autre, et tenoient ce que pendoit du poile, car c'est leur droit que ilz qui en parlement representent la personne du roy et qui gouvernent la justice souveraine du royaume soient au plus pres du corps du roy. Les huissiers de parlement, tenans leurs verges, estoient aux quatre cornets de la lectiere, emprez les presidents pour garder que nulles gens ne se boutassent entre eulx ; et le premier huissier avoit son bonnet fourre en la teste, aussi les presidents et les seigneurs et greffiers de parelement avoient vestus leurs chaperons fourrez, et ainsi comme ils les ont en ladicte [cour] dudit parlement.
Le Prevost des marchans et eschevins de la ville de Paris portoient un ciel hault, a huit bastons, tels que on a accoustume de porter sur le corpus domini le jour de la Feste-Dieu aux processions, lequel ciel estoit grant et large et bien hault et si estoit d'un mesme drap du poile. Et quant lesdits prevost et eschevins estoient las de porter ledit ciel, qui estoit bien pesant, on mettoit en leur lieu notables bourgois, qui le portoient jusques a ce qu'ils estoient laz.
Le duc de Bedford, regent le royaume, le chancellier de France, les maistres des requestes de l'hostel et autres conseillers et officiers du roy aloient derriere la lectiere, et apres eulx le peuple en grant nombre ; et alant par les rues veissiez gens aux huiz, aux fenestres et sur les estaulx qui plouroient et menoient grant deuil et n'estoit pas sans cause, car grant desolacion fut et ne savoient se de longtemps auroient roy en France.
Ainsi fut porte le corps du bon roy a Nostre Dame… "
[Le lendemain…]
" Et environ douze heures on reassembla en ladite esglise Nostre-Dame pour aller a Saint-Denis, et fut porte le corps par les gens et en l'ordre du jour precedent. Et quant on fut hors la porte Saint Denis, qu'on dit la Bastille, les varlez de porte du roy, qui jusques la avoient porte le corps, le laisserent, et les hannouars, porteurs de sel, le porterent, car c'est leur droit qu'ilz doivent porter le corps du roy jusques a la prouchaine croix de Saint-Denis. Mais pour ce que le fardel estoit trop pesant, les religieux de Saint-Denis, qui illec le devoient prendre et porter en leur esglise, donnerent de l'argent ausdits hannouars, lesquels le porterent en l'esglise de Saint-Denis.
Et le landemain qui fut mercredi feste Saint-Martin, la messe de Requiem fut chantee a grant solemnite ; et fist l'office ledit patriarche, l'abbe de Saint-Denis fut le diacre et l'abbe de Saint-Crespin le soubz-diacre. L'abbe de Saint-Magloire et l'abbe de Saint-Germain-des-prez tindrent le cueur avecques quatres des religieux de leans, et tous les autres religieux estoient es haultes chaieres en cueur, vestuz de chappes à fleurs de liz. En la premiere chaiere qui est le lieu de l'abbé, estoit le duc de bedford et les chambellans après lui, et puis une partie des seigneurs de Parlement et les religieux apres ; et de l'autre coste du cueur estoient les evesques de Theroenne et de Chartres et une partie des seigneurs de Parlement, et les religieux apres.
Quant la messe fut chantee, le corps fut porte enterrer, en la chapelle d'empres, le degre devers la bonne main ou furent enterres ses pere et mere. Et fut porte le corps du cueur jusques a la sepulture par les varletz de porte du roy, qui paravent l'avoient porte.
Apres l'enterrement et illec mesme avant que aucun se partist, ung crieur de corps cria a haulte voix : Priez pour l'ame de tres-excellent prince Charles VI, roy de France, etc., ainsi qu'il est accoustume faict. Et tantost apres ung herault cria a haulte voix Vive Henry par la grace de dieu Roy de France et d'Angleterre ; ce fut le filz du bon Roy d'Angleterre [Henri V] hered. et regent de France et madame Catherine fille dudit roy Charles ; bien fut jeune et grant seigneur car encores n'avoit pas ung an accomply et fut Roy de deux tels Royaulmes ; Dieu lui doint bon em.
Ces choses ainsi faites, le disner fut appareille en l'abbaye, a tous venans.
Tandis qu'on faisoit le service, on fist une donnee de six doubles, dont les cinq valoient huit deniers parisis, à tous ceux qui y voudroient venir ; et la recevrent plus de cinq mille personnes. Dieu lui presente a l'ame,etc. "
Texte extrait de R. GIESEY,
Le Roi ne meurt jamais, Paris, 1987.
Le commentaire :
Le roi Charles VI était un homme robuste et, en dehors de ses troubles mentaux, il n'avait jamais été malade. Mais en 1421, il commence a être pris de fièvres et meurt, en 1422. On ne sait rien de sa dernière maladie.
Ce texte est une chronique qui nous relate le déroulement des funérailles de Charles VI. Ce n'est pas la seule source puisqu'il existe également quatre autres chroniques relatives à cet événement. Mais celle-ci est la plus détaillée et semble être la plus proche de la réalité. Pour certains historiens, ce texte daterait de la fin du règne de Charles VII, vers 1460. Mais, on est maintenant sur que ce texte est l'œuvre d'un témoin oculaire des funérailles de Charles VI, probablement un greffier du Parlement.
La mort de Charles VI fut suivie d'un contexte d'hostilité entre Français et Anglais. En effet, en 1420, les Anglais, aidés par la reine Isabeau de Bavière, avaient obtenus de Charles VI le traité de Troyes, que l'on a appelé le " honteux traité de Troyes ". Ce texte prévoyait que le roi d'Angleterre, Henri V, épouserait Catherine, une fille de Charles VI, et qu'à la mort de ce dernier, le dauphin Charles (le futur Charles VII) serait écarté de la couronne de France au profit d'Henri V ou des enfants nés de son mariage. Henri V étant mort, son fils Henri VI fut proclamé roi de France, après la mort de Charles VI, en octobre, de par le traité de Troyes. Ainsi, il régnait un climat de tensions : les officiers du roi défunt hésitèrent un moment avant de reconnaître Henri VI, et les partisans de dauphin Charles provoquèrent quelques désordres.
Les funérailles du roi constituaient un rite important de la religion royale. C'était une affaire d'Etat. Ce texte nous amène donc à nous interroger quant à l'importance de ces funérailles, quant à leur signification.
I - Les préparatifs
A - l'organisation des funérailles
1) La conservation du corps :
La conservation du corps jusqu'aux funérailles posait problème, car on prévoyait qu'elles seraient retardées jusqu'à ce qu'un prince du sang royal, le duc de Bourgogne ou le duc de Bedford, puisse venir à Paris conduire le deuil. Auparavant, les progrès dans les techniques d'embaumement avait permis de retarder les funérailles jusqu'à un certain point. Lorsqu'il fallut en 1422 prolonger les funérailles au-delà du délai garanti par les chirurgiens et les barbiers qui pratiquaient l'embaumement, l'impossibilité technique fut décisive. Les impératifs du cérémonial dépassaient les capacités du chirurgien. Le corps de Charles VI fut donc scellé dans du plomb. Cela évitait les odeurs désagréables, et surtout on n'avait plus à se préoccuper du délai nécessaire à l'organisation des funérailles.
2) Le convoi funèbre
Le protocole arrêté, les ouvriers se mettent à l'ouvrage. Il y eut pour vingt jours de travail et pour plus de 26 000 livres de dépenses. Dans ce convoi mortuaire, certains éléments méritent en particulier d'être étudiés du fait de leur importance en 1422 et dans les funérailles royales à venir.
a-L'effigie du roi, une image pleine de symbole
Une nouveauté apparaît lors de ces funérailles : sur le cercueil est placée une effigie du roi. En effet, avant 1422, la coutume voulait que le corps du souverain, vêtu des atours royaux, soit exposé durant le défilé. Mais, comme nous l'avons déjà vu, le problème de la conservation du corps rendit cette exposition impossible. D'autre part, l'extrême maigreur du corps de Charles VI à sa mort aurait fait un spectacle peu esthétique dans le cortège. L'effigie fut réalisée de façon à montrer le roi en bonne santé.
Si les Français innovèrent avec l'effigie, ils n'en avaient pas moins été précédé par les Anglais, qui l'utilisaient depuis l'enterrement d'Edouard II en 1327. Les funérailles d'Henri V servirent de modèle à celles qu'organisèrent les Français pour Charles VI.
Cette effigie est un mannequin soigneusement fait par un artiste. D'après le moulage pris aussitôt après la mort de Charles, il a fait un masque de cuir bouilli d'une ressemblance exacte, portant même une chevelure. Cette effigie porte les vêtements du roi.
Cette effigie allait à l'avenir acquérir un certain symbolisme. Or, il faut souligner que si le duc de Bedford s'était trouvé à Paris au moment de la mort de Charles VI, il est très probable que les funérailles auraient été accomplies en peu de temps, et qu'aucune effigie n'aurait été utilisée. Et, sans effigie, le cérémonial funèbre royal en France n'aurait jamais développé le symbolisme complexe qui devint le sien.
En 1422, rien ne permet de dire qu'une signification particulière ait été attachée à l'effigie. Peut-être pensa-t-on qu'elle était un moyen plus somptueux de représenter la personne du roi, mais pour ce qui est du cérémonial, l'exposition de la dépouille aurait pu convenir tout aussi bien. Peut-être en 1422, mais surtout plus tard, le symbole de l'effigie posée sur le cercueil signifie que le roi a deux corps, son corps mortel, mais aussi un corps mystique, impérissable, signe de la continuité, au-delà de la vie humaine des souverains, de la monarchie. " Le roi ne meurt jamais " : voilà pourquoi, dans la procession des funérailles, figure ce portrait ressemblant du roi vivant, vêtu de son propre costume.
b-Le ciel haut
Une autre nouveauté, toute chargée de sens dans l'esprit du temps est le dais, sorte de baldaquin, qui surmonte le corps du roi comme celui qui, le jour de la fête-dieu, surmonte le corps du christ. Il montre à tous que le roi est l'image de Dieu sur terre et que sa personne est sacrée.
B - Le "coup d'Etat" de l'ancienne administration
La succession au trône de France était disputée : selon le traité de Troyes, c'était le roi d'Angleterre, le jeune Henri VI, qui devait accéder au trône ; mais de nombreux membres du Conseil royal de Paris étaient partisans du dauphin Charles VII. Le Conseil du roi avait un rôle essentiellement consultatif. Il donnait son avis et le roi décidait. Or, dans ce cas, l'ancienne administration décida de ne pas faire immédiatement son choix entre Henri VI et Charles VII et de gouverner seule. Le lendemain de la mort de Charles VI des lettres émanant de la chancellerie et du Conseil et scellée du sceau de la prévôté de Paris confirmèrent les officiers royaux dans leurs charges, et les tresoriers reçurent l'ordre de continuer à procéder aux paiements comme auparavant. La chancellerie regroupait les services d'écriture. Son, chef, le chancelier était également le chef hiérarchique des officiers ordinaires : il était le premier au Parlement, le premier au Conseil après le roi.. Il n'y a aucune raison de supposer chez ces grands officiers une volonté de révolte. L'une de leur motivation fut manifestement de desserrer les cordons de la bourse royale, car ils craignaient que les Anglais ne consacrent pas aux funérailles un budget de l'importance souhaitable. Le "coup d'Etat " dura jusqu'au lendemain des funérailles, date à laquelle furent proclamées la souveraineté d'Henri VI et la régence du duc de Bedford.
II - La composition du cortège funèbre
A - Les personnalités importantes
1) Le duc de Bedford :
La coutume voulant que le nouveau souverain assistât aux funérailles royales fut scrupuleusement respectée : les funérailles furent retardées de plusieurs semaines pour que Jean, duc de Bedford, régent du prétendant anglais Henri VI, encore au berceau, puisse venir conduire le deuil. Le cérémonial funèbre servit en fait aux Anglais à afficher leurs prétentions au trône de France.
Bien que ce soit le duc de Bedford qui mène la cérémonie, le rôle du parlement semble autrement important de par sa teneur symbolique.
2) Le Parlement : un rôle symbolique
Le rôle symbolique joué par les membres du Parlement réside surtout dans le fait qu'ils étaient vêtus aux funérailles royales du costume qu'ils portaient habituellement dans la salle du tribunal, des robes rouges. Ils ne portaient pas le deuil. Cela signifiait qu'ils représentaient la justice du roi, forme transcendante de la personne royale, qui donc ne meurt jamais. La mort du roi ne modifiait pas l'administration de la justice. Le Parlement montrait ainsi que le pouvoir de la Couronne s'élevait au dessus de la personnalité individuelle du monarque. Les présidents du Parlement, en particulier, ont contribué au processus qui fit des funérailles des rois de France une expression symbolique de la continuité royale.
B - Le reste de l'assistance
1) Les hanouars
Parmi les nombreux problèmes que pose l'origine des privilèges revendiqués par les différentes catégories de personnes aux funérailles royales, celui des hanouars reste le plus obscur. Les hanouars étaient les porteurs de sel de Paris. On peut s'étonner que l'un des plus grands privilèges, celui de porter la dépouille du roi mort, leur soit confié. De nombreux auteurs ont essayé d'expliquer pourquoi les hanouars avaient ce droit. En fait, il semble tout simplement que les hanouars soutenaient le poids de la litière parce qu'ils en étaient physiquement capables du fait de leur métier. Ce droit résulta peut être d'un contrat passé juste avant avec les organisateurs des funérailles. De plus, les hanouars étaient des officiers du roi car le sel était un monopole d'Etat. Ils n'étaient pas les seuls officiers royaux du cortège : on peut noter également la présence des officiers de la maison du roi.
2) Les officiers de l'hôtel du roi
En 1422, la maison du roi formait un groupe qui n'était pas nombreux, mais il faut noter que les sergents, écuyers et pages défilaient immédiatement devant le corps ce qui était une place honorifique. Ce qu'on peut retenir d'eux, c'est qu'il semble que certaines tâches pratiques dont ils s'acquittaient lors des funérailles ouvrirent la voie à une représentation métaphysique des deux corps du roi.
Par exemple, à la mort du roi, la règle voulait que les cordons de la bourse royale furent resserrés ; or, les officiers de la maison du roi, en raison du service ininterrompu qu'ils assuraient auprès de leur maître mort, échappaient à cette règle et continuaient à percevoir leur salaire jusqu 'à l'inhumation. D'une certaine façon, le roi continuait donc à exiger l'allégeance d'un petit groupe d'officiers.
Aux XIVe et Xve siècles, les convois des enterrements royaux devinrent de plus en plus complexes, et les questions de préséance de plus en plus délicates : un exemple significatif nos est fourni par les relations entre les religieux et l'Université à cette occasion.
3) Les religieux et l'Université
En 1350 et 1380, lors de précédentes funérailles royales, une controverse avait surgit et opposait les étudiants de l'Université de Paris aux religieux sur une question de priorité dans le cortège funèbre. Cela prit même, en 1380, une tournure violente. En fait, les religieux voulaient occuper les places d'honneur situées à droite et à gauche devant la dépouille, plus près que les étudiants. Finalement, les étudiants l'emportèrent et, dans les défilés ultérieurs, ils marchèrent à gauche de la rue, exactement à la hauteur des religieux placés à droite, tandis que le recteur de l'université défilant en queue de la colonne des étudiants marchait en même temps que le membre le plus important du clergé parisien défilant en queue de la colonne des religieux. Le prévôt de Paris était placé entre ces deux personnages afin de prévenir d'éventuelles altercations.
III - La mise au tombeau du roi
A - " Le roi est mort "…
Les crieurs de corps n'étaient pas des officiers royaux ; ils faisaient partie soit des crieurs de la ville de Paris, soit d'une corporation de crieurs qui n'intervenaient que lors des funérailles, et qu'on engageait pour défiler en tête des cortèges funèbres, en chantant sans interruption, ou, au moins à chaque carrefour, , la formule : " priez pour l'âme… ", suivie des noms et titres du défunt. Ce premier cri, lancé au dessus du tombeau de Charles VI, fut donc une formule parfaitement ordinaire ; elle avait sans doute été prononcée des dizaines de fois au cours du cortège funéraire. Elle était si ordinaire que l'auteur ne la mentionne même pas en entier. Il en va tout autrement pour le second cri.
B - … " Vive le roi ! "
Le héraut était un officier royal. Le cri qu'il lança n'avait pas de rapport avec l'enterrement. En effet, l'acclamation " Vive le roi " faisait partie, en France, de la cérémonie du couronnement. C'était, en fait, une coutume anglaise. Cela est d'autant plus étrange que le nouveau roi, Henri VI, n'était même pas présent. On peut peut-être expliquer ce fait par la rivalité des prétendants anglais et français au trône : les Anglais auraient, en effet, profité de l'enterrement de Charles VI pour donner plus de validité à l'accession de leur roi. D'autre part, ce cri exprimait l'instantanéité de la succession royale. C'est-à-dire que dès qu'un roi meurt, il remplacé par un autre. Cela allait être ensuite assorti d'un rite. Une fois que le roi était mort, un héraut d'armes paraissait au balcon de la chambre du roi mort et, devant la foule assemblée, criait : " le roi est mort ", puis après une pause : " vive le roi ! ". Ce rite allait frapper les imaginations populaires et créer aux plus bas niveaux de la société le réflexe de la continuité royale.
Conclusion :
Les funérailles de Charles VI témoignent du progrès de la royauté, un progrès en profondeur dans les idées, dans les sentiments, dans les images. Cela contribuait à fixer la monarchie dans la conscience des gens. Pour la première fois s'est déroulé le rituel des obsèques royales dans la forme qui allait être observée désormais.
Il faut enfin noter que l'auteur ne semble pas impartial. En effet, il n'éprouve aucune gêne à affirmer les droits des Anglais. Et surtout, les autres chroniques rapportent que lors de la mise au tombeau du roi, les officiers royaux firent affront au prétendant anglais. Ici, l'auteur, qui nous rapporte pourtant la cérémonie en détail, omet cela. Or, il devait sans doute être dur aux Français d'entendre proclamer sous les voûtes de Saint-Denis, Henri roi de France et d'Angleterre.
Liens :
De la continuité de l'Etat
Jusqu'au début du 14ème siècle les rois de France n'eurent pas de réflexion sur la continuité car à chaque décès il y avait un male pour succéder à son père cette période fut appelée le miracle capétien. Ce miracle s' est interrompu à la mort de Philippe le Bel (1316), cette rupture a créé un besoin doctrinal fort. Parmi les successeurs possible à Philippe le Bel il y a le roi d' Angleterre, celui ci est alors écarté de la succession ce qui engendre la guerre de 100 ans. Cette continuité opère sur 2 terrains: continuité dynastique, continuité domaniale (il faut une continuité territoriale pour que le pouvoir subsiste).
http://coursdedroit.free.fr/droit/public/histad/C2.htm
Bibliographie :
Ralph E. GIESEY,
Le Roi ne meurt jamais, Paris, 1987.
Ralph E. GIESEY,
Cérémonial et puissance souveraine en France, XVe-XVIIe siècles
Françoise AUTRAND,
Charles VI
Jean-François LEMARIGNIER,
La France médiévale : institutions et société
Liens :
La folie au pouvoir : Charles VI (1388-1422)
Entretien avec François AUTRAND et Bernard GUENEE
http://www.ens-lsh.fr/assoc/traces/entretien/guenee.pdf